02.05.2009
La Russie et le monde musulman: un partenariat pragmatique

Le développement des relations de la Russie avec les Etats musulmans est un des objectifs de la politique étrangère de Moscou. Malgré les séquelles du conflit en Tchétchénie, cette stratégie porte ses fruits, y compris avec certains pays traditionnellement alliés des Etats-Unis, tels que l’Arabie saoudite, l’Egypte ou la Turquie.
Malgré la guerre impitoyable qu’il menait alors en Tchétchénie, M. Vladimir Poutine alors président de la Russie a réussi le tour de force d’être le premier chef d’un Etat à majorité non musulmane invité à prendre la parole au sommet de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), qui regroupe 57 Etats musulmans, le 10 octobre 2003. Un succès politique et diplomatique. En faisant valoir que la Fédération de Russie compte plus de 15 % de musulmans et que huit de ses 21 républiques autonomes portent le nom de peuples musulmans, la Russie a obtenu le statut de membre observateur de cette organisation internationale. Et ce grâce à l’appui plutôt paradoxal de l’Arabie saoudite et de l’Iran.
Dans une entrevue accordée à Al-Jazira, le 16 octobre 2003, M. Poutine tenait à souligner que, contrairement aux musulmans vivant en Europe de l’Ouest, ceux de la Russie sont des autochtones. Il affirmait même que la présence de l’islam sur l’actuel territoire russe est antérieure à celle du christianisme. Sur cette base, Moscou revendique désormais une relation politique privilégiée avec le monde arabe et musulman pris dans son ensemble.
Tout d’abord, cela vise à contrer les effets délétères de la guerre de Tchétchénie, tant en Russie que dans le reste du monde. L’objectif est d’éviter, ou tout au moins de limiter, la polarisation entre la majorité ethniquement russe et les musulmans de Russie, en renforçant notamment le sentiment d’appartenance de ces derniers à l’Etat. "Il faut empêcher l’islamophobie ", affirme, dans le même entretien, M. Poutine. "Le terrorisme ne doit être identifié à aucune religion, culture ou tradition ", assure-t-il. Si, avant et peu après le 11 septembre 2001, il désignait les rebelles tchétchènes systématiquement comme des "terroristes fondamentalistes musulmans ", il parle désormais de "terroristes liés à des réseaux criminels internationaux de trafiquants de drogue et d’armements ", évitant souvent la référence à l’islam.
La recherche d’un lien privilégié avec le monde arabe et musulman tient, en deuxième lieu, à l’objectif de soutenir et de développer des pôles de résistance à l’hégémonie et à l’unilatéralisme des Etats-Unis. Déjà, l’URSS se présentait comme l’allié naturel des Etats arabes anti-impérialistes et « d’orientation socialiste ». Désormais, la Russie veut tisser des liens étroits, non seulement avec l’Iran et la Syrie, mais aussi avec l’Arabie saoudite, l’Egypte et la Turquie, depuis longtemps proches des Etats-Unis.
Les considérations économiques pèsent fortement, notamment dans le secteur de l’énergie, locomotive du retour de la Russie sur la scène internationale. Le Kremlin voit dans l’énergie nucléaire et dans l’exportation de centrales un important champ d’avenir susceptible de donner au pays une compétitivité internationale dans des domaines de haute technologie et d’en faire autre chose qu’un exportateur de matières premières énergétiques. Il en va de même d’ailleursdes exportations d’armements de pointe.
Ce ne sont plus des alliances formelles que recherche le Kremlin. Tout comme dans l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS — Russie, Chine, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan et Ouzbékistan), ce sont des relations politiques fortes mais non contraignantes que veut Moscou, sans pour autant se trouver en opposition directe avec les Etats-Unis. Il est significatif que l’Iran soit maintenu dans un statut d’observateur de l’OCS, alors qu’il souhaiterait en devenir membre à part entière.
Eviter un choc des civilisations
Enfin, le troisième ordre d’explication de cette nouvelle politique à l’endroit du monde musulman tient à la tortueuse quête d’identité de la Russie postsoviétique autant sur le plan interne que sur le plan international. En ce sens, elle ne relève pas seulement d’un opportunisme politique circonstanciel. En 2005, l’académicien Sergueï Rogov écrivait dans la revue officielle du ministère des affaires étrangères que "le facteur islamique dans la politique russe est d’abord une question d’identité ". Il ajoutait : "C’est là une des raisons pour lesquelles la Russie ne peut être un Etat-nation au sens européen du terme." Avant de préciser : "Nos relations avec le monde islamique concernent directement notre sécurité."
Les dirigeants russes, MM. Poutine et Medvedev en tête, semblent réellement inquiets de voir l’idée du « choc des civilisations » devenir une prophétie autoréalisatrice. Venant peu après la guerre d’Afghanistan, la guerre d’Irak et le soutien inconditionnel et sans précédent de Washington aux politiques les plus intransigeantes d’Israël, les dirigeants russes considèrent que des attaques américaines sur l’Iran constitueraient une catastrophe dans les affaires mondiales et auraient des conséquences déstabilisatrices énormes dans cette vaste région proche de la Russie, dans plusieurs anciennes républiques soviétiques, et en Russie même.
C’est là une des clés pour comprendre la relation complexe et difficile que la Russie entretient avec l’Iran. D’un côté, Téhéran compte comme un partenaire géopolitique important, en plus d’être le troisième principal client des industries d’armements russes après la Chine et l’Inde, ainsi qu’une vitrine pour l’exportation contrôlée de centrales nucléaires. Ses dirigeants se sont toujours abstenus d’exprimer un soutien à la rébellion tchétchène. Les deux pays ont coopéré pour soutenir très activement les forces d’opposition armée aux talibans en Afghanistan, bien avant que les Etats-Unis ne le fassent. Il faut se rappeler que l’Afghanistan des talibans a été le seul Etat du monde à reconnaître l’indépendance de la Tchétchénie — sans parler des aides aux combattants tchétchènes.
D’un autre côté, Moscou dénonce les propos du président Mahmoud Ahmadinejad sur Israël, les qualifiant de « honteux », et exerce sur Téhéran des pressions significatives, notamment en votant avec Washington, au Conseil de sécurité de l’ONU, des sanctions économiques qu’elle a toutefois fait limiter et circonscrire de façon à exclure des suites militaires. Le report allégué de la livraison des missiles sol-air S-300 que redoute tant l’aviation israélienne fait partie de la même stratégie.
En prenant le risque d’une détérioration de ses relations avec l’Iran, le Kremlin entend montrer aux Etats-Unis et aux autres Etats occidentaux qu’il se comporte en acteur responsable du régime de non-prolifération de l’arme nucléaire. Il veut aussi convaincre Téhéran de trouver un modus vivendi avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En participant à des sanctions limitées et graduelles, il espère repousser le plus longtemps possible le spectre d’une action armée contre l’Iran. Action armée que l’administration Obama semble circonspecte à mener malgré les sollicitations israéliennes.
Source : LE MONDE DIPLOMATIQUE
14:18 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




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