12.08.2009

Rencontre avec Youri Norstein

355_00.jpgIl a accumulé toutes les gloires. Sacré meilleur cinéaste d’animation de tous les temps à Los Angeles en 1984, vénéré au Japon, Youri Norstein est aussi célébré par des générations de Russes pour Yojik v tumane /Le Hérisson dans le brouillard (1975) ou Skazka skazok/le Conte des contes (1979). C’est peu comparé à certains stakhanovistes du manga animé, mais Youri Norstein est un artiste, pas un industriel. Son atelier, installé au rez-de-chaussée d’un immeuble anonyme, n’en ressemble pas moins à un antre avec ses tables de montage, lampes et projecteurs d’un autre âge, ses murs couverts de croquis et ses rayonnages de livres.

 

Depuis 20 ans, Youri Norstein est plongé dans une adaptation de Chinel/ Le Manteau de Gogol, caricature grinçante sur la solitude d’un fonctionnaire, moqué de tous, qui devient le roi d’un jour en s’achetant un superbe manteau, avant de se le faire voler. "En temps normal, dix minutes du film représentent un an de travail ", explique-t-il, déambulant pieds nus, les cheveux en bataille, dans la pénombre de son atelier. " Il doit durer soixante minutes, on en a déjà réalisé vingt-cinq environ. "

 

Mais pour l’heure, ce perfectionniste invétéré, amoureux de l’art et du détail, peine à trouver les 100.000 dollars annuels dont il a besoin pour "travailler tranquillement. ".

 

"Aujourd'hui l'argent a tout bloqué " 

 

Dans la Russie post-soviétique, Youri Norstein semble presque aussi solitaire qu’Akaki Akakiévitch, le protagoniste du Manteau, qu’il dépeint avec tant de poésie, de fragilité grâce à des clairs-obscurs poignants. Il garde aussi un pied dans le passé, attaché à ce que l’Union soviétique a pu offrir à ses artistes, dans la grande course de propagande et d’influence à laquelle elle se livrait avec les Etats-Unis.

"Oui, je suis un rétrograde. Je ne vois rien de neuf dans l’animation russe moderne ", concède-t-il sans complexes.

 

"A l’époque soviétique, l’Etat subventionnait les artistes. Ils ne pensaient pas à l’argent, ils pouvaient vivre et travailler. Ceux qui se plaignaient de la censure soviétique n’avaient pas grand-chose à dire ", affirme-t-il. "Aujourd’hui, il n’existe pas de liberté créatrice, l’argent a tout bloqué : la possibilité d’expérimenter, de faire des erreurs ", déplore-t-il à voix haute.

 

Youri Norstein n’a pas de mots assez durs non plus pour ses pairs qui "courent au Kremlin, à l’affût de la moindre décoration ", pour cet Etat qui "ignore la culture ", pour cette "fausse euphorie de la liberté ". "Je ne sais pas me distraire, je travaille même si je suis allongé dans l’herbe […] Quand tu travailles, tu n’éprouves qu’un désir poignant de trouver, découvrir ce qui t’est inconnu. L’art, c’est la rencontre avec l’inconnu. Après, on a un sentiment de vide. Cette quête permanente, mêlée de timidité et d’onirisme, hantait déjà le hérisson qui se perdait dans le brouillard d’une forêt. Pour moi rien n’a changé, ni l’odeur de l’herbe, ni les arbres qui s’élancent vers le ciel, ni les enfants qui pleurent, ni la souffrance humaine ", murmure le maître.

 

Sur les murs, les esquisses du Manteau côtoient des photos d’hommes politiques contemporains, tels Mikhaïl Kassianov, l’ancien Premier ministre de Vladimir Poutine. "Les fonctionnaires sont les mêmes à toutes les époques ", lance-t-il péremptoire.

 

Finira-t-il jamais le Manteau, une œuvre qui l’habite depuis aussi longtemps ? " Pour cela, il faut être en vie et en bonne santé, un point c’est tout ", esquive-t-il, un brin énigmatique.

 

 

 

Source: FRANCE-SOIR

 

 

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