15.08.2009

Vladislav Sourkov, l'homme qui fait jaser le tout- Moscou

10741.jpgGrande figure de l’ombre au Kremlin, il ne parle presque jamais en public. Mais sous pseudonyme, Vladislav Sourkov aurait décidé de se lancer dans une carrière d’écrivain. Et de sortir quelques vérités.

Près de zéro, la brève nouvelle dont le tout Moscou politique parle depuis trois jours, met en scène un éditeur qui demande un jour à un poète d’écrire des vers en faveur d’un gouverneur régional puis tente le lendemain de soudoyer une journaliste d’opposition. Des pratiques réputées courantes dans la vie politique russe, alors que Dmitri Medvedev a officiellement fait de la lutte contre la corruption sa priorité.

"Dénoncer la corruption est devenu à la mode! Il ne fait pas de doute que Sourkov est l’auteur de ce roman, assure Alexeï Venediktov, journaliste indépendant et rédacteur en chef de la radio. Par le passé, j’ai beaucoup discuté avec Sourkov. On retrouve plusieurs de ses idées dans cet ouvrage, notamment son dégoût pour l’intelligentsia qui critique le pays. En rédigeant ce livre, il a peut-être essayé de sortir de sa niche de cardinal gris."
Car Vladislav Sourkov, dont le dernier point de presse avec des journalistes étrangers date de 2006, est avant tout un homme de coulisses. Directeur adjoint de l’administration présidentielle depuis dix ans, il est considéré comme l’un des puissants stratèges sous Vladimir Poutine puis Dmitri Medvedev. C’est notamment lui qui aurait créé les bases de la «démocratie souveraine». Un concept élaboré pour fonder un Etat fort et contrer les critiques occidentales qui dénoncent les défaillances démocratiques russes.

Les conditions de publication de Près de zéro sont cependant étranges. Officiellement, l’auteur s’appelle Natan Dubovitsky. Un nom proche de celui de la deuxième femme de Vladislav Sourkov. "J’ai reçu le texte par courriel, sans la signature de Sourkov. La nouvelle m’a tout de suite plu. J’ai pensé l’utiliser pour lancer notre nouvelle collection de livres ", raconte Andreï Kolesnikov, journaliste politique et directeur de la revue Russky Pioner. Il affirme ne pas savoir qui est le véritable auteur, même s’il avoue soupçonner Vladislav Sourkov.

Nombreuses bizarreries

"Russky Pioner travaille en fait pour le Kremlin…» soupçonne Alexeï Venediktov. Hasard ou non, cette revue a récemment publié des textes de personnalités politiques, notamment de Vladimir Poutine ( voir la note du 27/05 ); elle a également invité Vladislav Sourkov à l’un de ses événements. Autre fait étrange: le courriel est arrivé à la fin juin et la nouvelle a été publiée à 10.000 exemplaires dès la mi-juillet – un délai record.

Passé alors inaperçu, le livre est désormais en rupture de stock dans les grandes librairies moscovites. Grâce à une fuite dans un journal, il a suscité la polémique. Dernière bizarrerie: après avoir démenti la participation de Vladislav Sourkov à cet ouvrage, le Kremlin s’est ensuite contenté de refuser de commenter. "Ils aiment brouiller les pistes…" s’amuse Alexeï Venediktov.

 

Source: LA TRIBUNE DE GENEVE

24.04.2009

La saga de la vie russe contemporaine par Alexandra Marinina

marinina.jpgDélaissant le polar, la romancière dresse le tableau d'un appartement communautaire moscovite de 1965 à nos jours. Un chef-d'œuvre.

Alexandra Marinina est une romancière russe dont les polars ont été vendus à plus de 35 millions d'exemplaires dans le monde. Le crime est son affaire : n'a-t-elle pas quitté la police de Moscou avec le grade de lieutenant-colonel ? Contrairement à bon nombre de ses contemporains, dont les romans regorgent de sexe, d'action, de violence, de mafieux et de diatribes antipoutiniennes primaires, elle privilégie depuis ses débuts une approche plus psychologique, plus exigeante, plus humaniste. Plus féminine ?

S'éloignant bravement du genre qui a fait sa réputation et sa richesse, la romancière vient de composer une extraordinaire symphonie littéraire. Un peu comme la 5ede Tchaïkovski, elle a pour thème la providence. Que peut bien vous réserver la vie lorsque vous partagez un appartement communautaire moscovite au début de l'ère Brejnev ? Quatre familles habitent là, contraintes de partager malgré elles leurs secrets, leurs passions et leurs drames. Leur télé, aussi. Amours, confidences, disputes, cris, pleurs, rires traversent les fines cloisons de cette kommunalka qui fait irrésistiblement penser à celle du film Est-Ouest. Ses habitants sont tous magnifiques : une vieille pochtronne, une babouchka à la sagesse légendaire, un bel adolescent juif qui émigrera en Israël en laissant son bébé à la charge de sa jeune voisine, appelée à devenir la reine d'une ruche que les évolutions de la Russie soviétique n'épargneront pas. Comme nous ne sommes ni au théâtre ni dans un huis clos, viendront se greffer au fil du temps d'autres personnages : un jeune et ambitieux journaliste de province, prêt à tout pour laver la mémoire de son frère accusé d'avoir provoqué une rixe, des cadres du Parti aux mains sales, des policiers à l'intégrité sans cesse mise en danger, des producteurs de télévision habiles, etc.

En 740 pages tassées, Alexandra Marinina propose, dans un style fluide et haletant, une véritable chronique de la vie russe ordinaire des années 60 à nos jours. Quoique moins politique, plus sentimentale, elle a la saveur et la beauté de la légendaire Saga moscovite d'Axionov.

 

Source: LE FIGARO

 

Celui qui sait: d'Alexandra Marinina. Traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain. Editions du Seuil 29,50 euros

26.03.2009

Le roman de la dernière année de Tolstoï

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" Une année dans la vie de Tolstoï ". Le récit du ropmancier et poète étatsunien Jay Parini raconte à sa manière la dernière année de la vie de Léon Tolstoï, faisant revivre la puissante figure de l'écrivain



Le récit demeure parfaitement sur la fine ligne de crête séparant la fiction de la biographie. Il s’agit bien en effet d’un roman. Le Tolstoï qui nous est ici conté est un personnage reconstruit par un œil moderne. Mais, en même temps, cette reconstruction prend pour base des documents d’époque et journaux intimes et procède d’un travail minutieux et parfaitement honnête. Toutes les paroles de l’écrivain ont été authentiquement prononcées. Et elles s’insèrent habilement dans le récit, sans que le lecteur ait jamais à se poser la question du «montage» entre épisodes imaginaires et propos rapportés.

L’auteur Jay Parini est un professeur de littérature, actuellement enseignant à l’université de Middlebury, dans le Vermont. Il a publié de nombreux essais critiques, biographies, poèmes, pour la plupart consacrés à la littérature étatsunienne. Il effectue ici une première incursion sur le territoire de la Russie. Mais il démontre sa virtuosité en même temps qu’un sens pédagogique, en faisant raconter l’histoire, tour à tour, par la femme de Tolstoï, son secrétaire, sa fille et l’un de ses disciples.

En 1910, la Russie a déjà connu une première révolution, celle de 1905. La pauvreté d’une partie de la population choque Léon Tolstoï, parfaitement conscient que le système autocratique n’est plus capable par lui-même de réunir ses concitoyens. En 1910, les voitures ont fait leur apparition et l’écrivain les observe avec une curiosité inquiète, préférant toujours monter, à 82 ans, sa fidèle jument Délire, avec laquelle il effectue de longues promenades solitaires dans les forêts de Iasnaïa Poliana, son domaine situé près de Toula. En 1910, Gandhi mène son combat en Inde, et l’écrivain russe correspond avec lui, partageant un grand nombre de ses préoccupations et d’idées sur la non-violence, et le désir d’un certain dépouillement de soi.

Léon Tolstoï est alors au soir de sa vie. Il est adulé en Russie et dans le monde entier. Les journaux racontent les moindres détails de sa vie. L’écrivain a autour de lui des disciples de jeunes tolstoïens, naïfs au cœur pur qui se nourrissent de la moindre de ses phrases, et d’autres aussi, plus âgés, qui espèrent récupérer quelques fruits de sa postérité. Peut-être aussi quelques droits d’édition de ses œuvres, représentant des sommes importantes. Il a encore avec lui quelques-uns de ses 13 enfants, dont Macha, qui tape son courrier sur une machine Remington. Et il a surtout sa femme, Sophia Andreïevna, qui ne supporte pas de voir cet homme lui être ainsi quotidiennement disputé par ses admirateurs.

Tout au long du cheminement qui mène à son dernier épisode, on partage le quotidien de l’écrivain : son amour de la nature, son regard étonnamment frais sur le monde qui l’entoure, son activité d’écriture qui ne cesse pas. Tolstoï se promène et travaille. Il reçoit tous les jours une quarantaine de lettres, qu’il trie lui-même, écrivant sur les enveloppes à la craie un signe indiquant s’il souhaite répondre ou pas. Il rêve aussi, à cette époque, de se dépouiller de ses richesses.

Il écrit dans une lettre à un paysan russe : "Vous demandez si j’aime la vie que je mène. Non, je ne l’aime pas. Je la déteste car je vis avec toute ma famille dans un luxe ridicule, tandis que règnent autour de moi la pauvreté et la misère, et que je suis incapable, semble-t-il, de m’extirper de ce luxe et de répondre aux besoins des gens. Mais je tâche de faire ce qui est en mon pouvoir, d’aimer Dieu et mon prochain. C’est à cela seulement que j’aspire. Et comme, peu à peu, j’approche de cet idéal, je refuse de désespérer."

Le comte Léon Tolstoï ne veut pas qu’on use de son titre. Il médite la pensée de Rousseau et veut contribuer à l’émancipation des paysans russes, dont il se sent exceptionnellement proche. Il est fâché avec l’Église orthodoxe mais toujours à la recherche d’une plus grande proximité de Dieu. Il est un magnifique vieillard à la barbe blanche, habité d’une vitalité qui ne diminue qu’aux tout derniers jours.


On plonge dans cette Russie du début du XXe siècle. On vit avec Tolstoï les derniers feux de l’âge d’or du roman russe. À un moment, l’écrivain s’agace en évoquant Ivan Tourgueniev : "Ses romans me rasent. Ce sont des romans français écrits en russe." Lui a cherché à faire entrer toute la passion russe dans ses livres, qui coulent, lents et puissants, comme la Volga. Et c’est cette force tranquille que l’on retrouve avec bonheur.

Une année dans la vie de Tolstoï, Edition des Deux Terres, 22 euros.

 

Source: LA CROIX

21.03.2009

" Tout l'honneur des hommes ", le nouveau roman caucasien d'Alexandra Lapierre

jpg_LAPIERRE_Alexandra_2-3WEB.jpgPour son nouveau roman, Alexandra Lapierre propose au lecteur une épopée dans la Russie des tsars.

Au XIXe siècle, les Russes veulent déjà occuper la Tchétchénie. Situé entre la Géorgie et la Russie, pays de culture chrétienne, cette région, de culture musulmane, est stratégique. Elle est utilisée comme une tête de pont pour les invasions perses ou turques. Pourtant, dans les montagnes tchétchènes, un imam décide de résister. Il s'appelle Shamil. Il unifie les tribus des montagnes caucasiennes pour lutter contre les armées de Nicolas Ier, dit le « tsar de fer ».

En 1839, après vingt années de combats, durant lesquelles la guérilla de l'iman Shamil met en échec les troupes russes, les deux camps décident de négocier la paix. Durant les pourparlers, en gage de bonne foi, Shamil envoie dans le camp adverse son fils aîné, Djemmal-Eddin. Mais les Russes l'enlèvent et l'amènent à Saint-Pétersbourg.

L'honneur de Djemmal-Eddin

« Tout l'honneur des hommes » raconte l'histoire de ce fils arraché à son pays, où il vivait une existence d'ascète, où l'honneur et la religion étaient des vertus centrales.

À Saint-Pétersbourg, Djemmal-Eddin change diamétralement de milieu. Il s'intègre vite dans cette aristocratie russe. Il devient un officier hors pair et assimile les codes de la cour du tsar. Pourtant, il lutte pour ne pas renier ses origines. Pendant ce temps, son père, l'iman Shamil, se venge, en enlevant des princesses russes dans la Géorgie voisine. Il organise ensuite un chantage. Les princesses contre son fils.

Le tsar laisse Djemmal-Eddin libre de son choix : sauver ces femmes et respecter ainsi les principes selon lesquels il a été élevé, ou bien rester à la cour du tsar pour jouir d'une vie riche et ouverte. Voilà le coeur de ce nouveau livre d'Alexandra Lapierre.

 

"Tout l'honneur des hommes", éditions Plon, 22 euros environ.

06.03.2009

Un historien anglais accuse le Kremlin de vouloir réhabiliter Staline

 

orlando_figes.jpgOrlando Figes, professeur au Birkbeck college de Londres a publié de nombreux livres sur l’histoire de la Russie qui ont rencontré le succès dans les pays anglo-saxons. Il collabore régulièrement au journal The Guardian.

Mardi dernier, la maison d’édition russe Atticus a annulé la publication d’un livre écrit par cet universitaire anglais, à propos de la vie sous Staline.

La maison d’édition aurait dit à l’auteur avoir renoncé à sortir son livre pour raisons économiques, mais Orlando Figes est persuadé que la décision est le produit d’une pression politique et qu'elle reflète le désir du Kremlin de réhabiliter Staline. Rien de moins.

Est-ce la réaction acerbe d'un écrivain frustré de ne pas connaître le succès en Russie, un comble pour un "spécialiste" de la Russie ? Ou bien est-ce une tentative de faire passer l'Etat russe pour l'odieux régime crypto bolchévique qu'il n'aurait jamais cessé d'être pour les néo-cons ? Ou encore, il se pourrait que l'inquiétude d'Orlando Figes est légitime. Un seul témoignage nous parait un peu léger pour se faire une opinion tranchée, mais nous estimons quil y a de bonnes raison de soumettre le réquisitoire de cet historien  à la sagacité des lecteurs de ce blog.

 

 

 

 

-Le contenu de mon livre, Les Chuchoteurs : la vie privée sous Staline, ne plait pas au régime russe actuel. 

Il décrit à travers plusieurs centaines d’archives familiales et des milliers d’entretiens avec des survivants du régime stalinien que j’ai conduits avec Mémorial, une association de défense droits de l’homme et de recherche historique, qui a été déjà nominée pour le prix Nobel de la paix.

 

Le 4 décembre, un groupe d’hommes cagoulés venant du comité d’investigation du bureau du procureur général de Russie ont pénétré de force dans les bureaux de Mémorial de Saint-Pétersbourg. A l’issue de la fouille les hommes ont confisqué les disques durs contenant la totalité des archives de Mémorial à Saint Pétersbourg : des bases de données avec des informations biographiques sur les victimes de la répression, des détails à propos de charniers dans la région, des archives familiales, des enregistrements et la transcription d’entretiens.

 

Tous les matériaux que j’ai collecté avec Mémorial à Saint Pétersbourg ( environ un tiers des sources utilisées dans Les Chuchoteurs) ont été aussi confisqués. Le raid fait partie d’une offensive plus large d’une offensive idéologique visant à contrôler les publications historiques et l’enseignement en Russie, qui a du influencer la décision d’Atticus de rompre mon contrat.

 

Le Kremlin a été très actif pour la réhabilitation de Staline. Son but n’est pas de nier les crimes de Staline, mais de glorifier ses réalisations de constructeur du pays du «  glorieux passé soviétique ». Il veut que les Russes aient la fierté de leur passé soviétique et ne portent pas le fardeau paralysant de la culpabilité à propos des répressions de la période stalinienne.

 

Lors d’une conférence en juin 2007, Vladimir Poutine a appelé les enseignants des écoles de présenter la période stalinienne sous une lumière plus positive. C’était Staline qui a fait la grande Union Soviétique, qui a gagné la guerre contre Hitler et ses «  erreurs » n’ont pas été pire que les crimes des Etats occidentaux, a-t-il déclaré.  Les documents à propos de la Grande terreur et du Goulag ont été censurés ; des historiens ont été dénoncés comme «  anti-patriotiques » pour avoir mis en lumière les crimes de Staline.

L’administration scolaire a son propre livre, « L’histoire moderne de la Russie, 1945-2006 : le livre des professeurs ». Selon l’un de ses auteurs, Pavel Daniline, son but est de présenter l’histoire russe " non comme une séquence démoralisante de revers et d’erreurs, mais comme quelque chose qui peut instaurer de la fierté pour ce pays. C’est précisément comme cela que les professeurs doivent enseigner l’histoire et non pas couvrir de boue la patrie. "

 

Daniline est un proche collaborateur de Gleb Pavlovsky, un conseiller présidentiel et l’éditeur du « Journal russe » dont le but est de créer une base intellectuelle à la pseudo-démocratie de Poutine.

 

Une publication spéciale sur la politique de mémoire avait été publiée pour coïncider avec le raid sur  Mémorial. Il contenait deux articles attaquant méchamment Mémorial l’accusant d’être un jouet entre les mains d’historiens étrangers et de noircir l'histoire soviétique en se concentrant sur les crimes de Staline.

 

« Les Chuchoteurs » a été traduit dans 22 langues, y compris toutes les langues européennes de l'ancienne Union soviétique - sauf le Russe, semble-t-il .

 

 

 

Source: THE GUARDIAN

20.02.2009

Au Goulag à 15 ans

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" C'était ainsi ", aux Solovki, en 1935. Iouri Tchirkov est un adolescent de 15 ans. Condamné suite à une dénonciation pour « activité contre-révolutionnaire » à trois ans de travaux forcés dans le camp à destination spéciale des îles Solovki, foyer de l’orthodoxie russe depuis le XVème siècle, puis laboratoire du Goulag au cœur de la mer Blanche. Il est libéré en 1943 avec l’interdiction de quitter la région. En 1951, il retournera en prison jusqu'à sa réhabilitation en 1955. En prison et dans les camps, il fréquente et admire le fleuron intellectuel et spirituel de la Russie qu'on assassine. Sa chronique est aussi une somme de vies, une galerie de portraits comme autant de cénotaphes.

Iouri Tchirkov devenu ingénieur en météorologie, métier qu’il exercera jusqu’à la fin de sa vie en 1988, s'attelle sur le tard à ses mémoires. Il n’aura pas le temps d’achever son entreprise, sa femme s’en acquittera. D'où une distance de conteur dépassionné et une frontière parfois incertaine entre expérience réelle et reconstitution, qui n'affaiblissent pas la puissance du témoignage, tout en lui permettant de transcender son caractère individuel. Car, une fois n'est pas de trop, cet ouvrage rappelle que " c'était ainsi " pour des millions de citoyens soviétiques, à travers toute l'Union, pendant des décennies.



C'était ainsi,  Iouri Tchirkov.
Editions des Syrtes, 367p., 22€. Traduit du russe par Luba Jurgenson

10.02.2009

L'étonnant parcours de Mikhaïl Rudy, pianiste franco-russe

arton89.jpgNé à Tachkent (Ouzbekistan) en 1953 où sa famille avait été déportée par le régime communiste, Mikhaïl Rudy devient élève au célèbre Conservatoire Tchaïkovski de Moscou de l'illustre pianiste et professeur Jacob Flier. Il remporte le Premier Grand Prix du Concours Marguerite Long à Paris en 1975. Peu de temps après, au cours de sa première tournée, il demande l'asile politique en France.

 

Mikhaïl Rudy a fait ses débuts en Occident avec le Triple Concerto de Beethoven en compagnie de Mstislav Rostropovitch et Isaac Stern à l'occasion des 90 ans de Marc Chagall, un peintre que Rudy a toujours admiré et dont il a été proche dans ses dernières années.

En 1989, il est retourné dans sa Russie natale pour un Grand Echiquier mémorable. Depuis, il joue avec tous les plus grands artistes russes et les orchestres les plus importants, comme l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg avec lequel il a effectué de nombreuses tournées internationales. Naturalisé français, il est chevalier des arts et lettres. Mikhaïl Rudy fera l'ouverture de la saison 2008 / 2009 du Théâtre des Champs Elysées en récital.

 

Son premier livre " Le Roman d'un pianiste - L'impatience de vivre "  est paru aux Editions du Rocher en septembre 2008. Un film portrait d'Andy Sommer également intitulé " Mikhaïl Rudy, le roman d'un pianiste ", produit par France 2, sera diffusé à l'automne.

 

Il se livre ici a quelques confidences au quotidien Ouest-France, à l'occasion d'un concert qu'il donnera ce jeudi au palais des congrès de La Baule.

 

 

-Retournez-vous en Russie, votre pays d'origine que vous avez quitté au temps de l'Union soviétique ?

 

Je vais souvent à Moscou, ma ville, et à Pétersbourg, pour donner des concerts chaque année. Ce n'est plus la même chose, maintenant que c'est ouvert, je peux venir quand je veux.

 

-Vous aviez joué pour soutenir la cause du dissident Andreï Sakharov...

 

Maintenant, cela paraît déjà une époque complètement disparue, c'est aussi pour cela que j'ai écrit ce livre. La nouvelle génération de Russes ne connaît pas cette Russie. Quand je parle avec des gens, je suis étonné qu'en l'espace de 20 ans, ils n'ont plus du tout de notion de ce qui était la vie en Union Soviétique.

 

-Qu'est ce qui surprend vos lecteurs ?

 

Ce n'est pas à moi de répondre. Mais ce que je constate, c'est que ma vie a été une succession très improbable de miracles parsemés d'histoires dramatiques. Je suis devenu un concertiste international mais j'avais très peu de chances d'arriver à cela. Il y avait énormément d'obstacles. Je viens d'une famille privée des droits civiques.

 

Les gens en Occident ne se rendent pas compte. Même à l'intérieur de l'Union soviétique, je viens d'un milieu d'intouchables. Je n'ai pas parlé de tout cela avant.

 

-Votre histoire semble presque trop incroyable pour être vraie...

 

C'est totalement vrai et, en même temps, je ne voulais jamais parler de tout cela. Là, c'est la fin de toute une histoire, avec la Russie, avec mes parents... C'était le moment d'en finir avec le passé et aller de l'avant. Pour moi, il fallait réaliser mon rêve de toujours : publier des livres.

 

J'ai réussi à écrire en français, c'est miraculeux. C'est la continuité des choses improbables : je n'ai jamais pris de cours de français, je l'ai écrit à la main, en deux mois, 1 400 pages manuscrites. J'ai refusé un nègre car j'écris depuis toujours. Il y a un film qui va en sortir, un réalisateur de films musicaux, Andy Sommer, m'a suivi.

 

-Vous continuez toujours vos récitals ?

 

Bien sûr, c'est ma vie, c'est la seule chose que je fais. Jusqu'au bout. Je viendrai l'an prochain pour six concerts, jouer le 2e concerto de Rachmaninov avec l'orchestre des Pays de la Loire, à Nantes.

 

-Envie d'écrire d'autres livres ?

 

J'ai des propositions, je pense que je le ferai quand je pourrai me permettre professionnellement car cela prend énormément de temps et d'énergie. Dans un magazine musical, Classica, paraîtra au printemps un certain nombre de textes qui sont plus naturels pour moi, des textes poétiques.

 

 

06.02.2009

L'expérience carcérale d'un électron libre

limonov.JPGEdouard Limonov raconte dans son dernier ouvrage sa dernière et importante expérience politique: la prison. Le paradoxe de la littérature, c’est sa liberté : il revient à un vieil histrion punk des armes et de la force russe ayant soutenu des sanglants voyous serbes, de porter contre le système policier et carcéral de son propre pays, au nom de sa conception de la justice et du respect dû aux hommes, l’une des charges les plus courageuses et les plus engagées qui soient. Ce personnage, Edouard Veniamonovitch Samienko, dit Limonov (de l’argot russe «limon», signifiant «millions», venu de la couleur citron des billets soviétiques de 1 million en 1921) est, avant d'être le dirigeant du Parti national-bolchévique, un écrivain.

Le monde éditorial français brillant rarement par son courage, cet écrivain, enfant beatnik chéri du sérail dans les années 80, a naturellement pâti des activités de l’homme public et politique qu’il est devenu : Mes prisons est son premier livre traduit depuis 1995. Il y raconte ce qu’il a vécu et les histoires des hommes qu’il y a croisés, essentiellement dans les cellules à quatre de Saratov, sur la Volga. Il fut incarcéré de 2001 à 2003 pour terrorisme, organisation d’une formation armée illégale, acquisition, transfert et manipulation d’armes et incitation à l’exécution d’activités extrémistes (tout ça est dans le livre). Ses codétenus l’appelaient Ben Laden. La plupart sont des assassins, des violeurs, des voleurs, mais selon l'auteur " les salauds sont-ils punissables dans une société où il n’y a que des salauds "  Il pense aussi qu’à la veille d’une révolution qu’il n’a pas vu venir,  " Lénine s’occupe de tout sauf de la Russie." Ce qui n’est qu’en partie juste envers ce triste dictateur.

" Comprendre avec le coeur "

Qu’il décrive des rapteurs tchétchènes, de médiocres tueurs alcoolisés ou des violeurs présumés de fillettes, c’est en écrivain qu’il les appréhende et les rédime, à la manière du Dostoïevski (en prison, il lit d’ailleurs, outre la correspondance de Lénine, l’Idiot), tel que Virginia Woolf définissait la littérature russe : " La simplicité, l’absence d’effort, l’affirmation que dans un monde crevant de misère le premier impératif c’est de comprendre nos compagnons de souffrance […] avec le cœur." Cette littérature a trouvé naturellement un sommet artistique et politique dans le récit carcéral ou concentrationnaire. Non sans frime et style tapageur, Limonov s’installe à mi-pente dans cette tradition.

C’est en révolté politique qu’il retourne moralement ses compagnons d’infortune contre un système qui les écrase arbitrairement, quels que soient leurs misères et leurs crimes, et qui lui semble relever de la pire tradition russe. Sous sa patte sauvage et d’une mauvaise foi joyeusement narrative, aucun d’entre eux, quoiqu’on en pense, n’est oubliable. Voici leurs têtes de zeks (détenu, mot que Soljenitsyne fit passer à la postérité) : " La prison, c’est le domaine du gros plan […] Les boules à zéro ou en forme d’œufs hérissés de poils des zeks sont percées de fentes qui sont leurs yeux. Ces fentes sont velues et, comme les marais des roseaux, bordées de cils et de sourcils. Les marais sont troubles et visqueux et les roseaux chétifs. Les orifices des yeux sont entourés de dépressions qui sont les rides du front et de fondrières qui sont les poches sous les yeux […] C’est ainsi qu’apparaît le visage du zek au cafard qui le parcourt pendant le sommeil, mais tel est-il aux yeux d’un zek spécial comme moi."

La personnalité violente et incontrôlable de Limonov ne peut être que gênante pour des démocraties occidentale où l’opposition est censée venir de personnages corrects et assimilés. Mais en Russie on est tout à fait capable de tolèrer une opposition venant de gens aussi indéfinissables politiquement incorrects, a condition qu'ils acceptent les règles du jeu. C'est le cas d' Edouard Limonov qui sait que la prison l'attend à chaque fois qu'il dépasse les bornes de la loi. 

 

Source: LE MONDE

Edouard Limonov: Mes prisons Avant-propos de Ludmila Oulitskaïa. Traduit du russe par Antonina Roubichou-Stretz. Actes Sud, 286 pp., 22,50 euros.

29.12.2008

Un ouvrage honnête sur la Russie contemporaine

9782707154361.jpgOui ça existe ! Une étude où l'on accole pas automatiquement les poncifs habituels dès que l'on parle de la Russie, forcément ça mérite que l'on y prête attention.

Françoise Daucé, maître de conférences au département d'études slaves de l'université de Clermont-Ferrand, se penche sur les ruptures qui ont conduit à l'arrivée au pouvoir en 1999 de Vladimir Poutine et à son installation durable. Aux yeux de cette universitaire qui a écrit de nombreux ouvrages sur la Russie, il s'agit d'un « tournant majeur » que personne ne pouvait prédire il y a dix ans, après les folles années Eltsine. Et surtout pas les oligarques qui voyaient en Poutine quelqu'un de facile à manipuler.

L'implosion de l'empire soviétique n'a pas mis un terme à l'histoire. Au contraire, la Russie a connu nombre de soubresauts depuis la démission de Mikhaïl Gorbatchev en 1991 qu'analyse l'auteur. La Russie n'est plus l'URSS, elle n'est pas non plus la démocratie libérale qu'espéraient les réformateurs du début des années 1990. Les responsables russes actuels évoquent la « démocratie souveraine » pour justifier la spécificité de la voie qu'ils ont choisie. En réponse, les citoyens, dans leur majorité, refusent la polémique politique pour garantir la stabilité de leur vie quotidienne et consommer les fruits d'une croissance inespérée, apportée par les ressources énergétiques du pays. L'ouvrage permet aussi de s'interroger sur le concept même de démocratie à l'occidentale. « L'idéal libéral, s'interroge l'auteur, est-il universel, adaptable en tout lieu et en tout temps ? » Les esprits non-conformistes connaissent déjà la réponse.

Le paradoxe de la Russie, aux yeux des politologues occidentaux, est d'ailleurs de rejeter le modèle de démocratie libérale mais de ne pas aller jusqu'à la rupture. Ainsi, la Fédération russe organise toujours des élections mais en contrôle soigneusement la préparation. Un peu comme dans la France sarkozienne. Poutine, en devenant Premier ministre après deux mandats présidentiels successifs, n'enfreint pas la Constitution mais ne lâche pas le pouvoir. D'ailleurs, le vrai responsable politique n'est pas l'élu mais le « khoziain », le patron, celui qui « gère la maison ».


Cet ouvrage apporte des éclairages tant factuels que théoriques sur l'ensemble des évolutions engagées depuis 1991 pour mieux comprendre la Russie d'aujourd'hui.

 

 

- La Russie post-soviétique

Edition la Découverte, collection Repères-122 pages- 8,50 euros


 

 

 

 

 

La nouvelle épopée d'Andreï Makine

 

 

andrei_makine.jpgC'est en 1995 qu'il a été révélé au grand public en raflant - une première ! - les prix Goncourt et Médicis pour " Le Testament français ", le récit émouvant et largement autobiographique d'un petit garçon russe qui rêve de la France dont est originaire sa grand-mère. Né en Sibérie, installé à Paris depuis une vingtaine d'années, Andreï Makine  écrit ses livres directement en français, langue qu'il défend et illustre à merveille. Après L'Amour humain en 2006, il publie aujourd'hui son onzième roman : La Vie d'un homme inconnu, palpitante épopée intime qui couvre plus d'un demi-siècle d'histoire russe. 

Le livre raconte l'histoire de Choutov, un écrivain russe âgé de 50 ans vivant à Paris. Il se rend à Saint- Pétersbourg pour retrouver un amour de jeunesse, Iana. Ce départ pour Saint-Pétersbourg annonce un de ces voyages mystérieux où nous cherchons non pas à changer de pays mais à changer notre vie. Ecrivain et ancien dissident, iI espère fuir ainsi l’impasse de sa liaison avec Léa, éprouver de nouveau l’incandescence de ses idéaux de jeunesse et surtout retrouver la femme dont il était amoureux trente ans auparavant. Son évasion le mènera vers une Russie inconnue où, à la fois indigné, abasourdi et condamné à comprendre, il découvrira l’exemple d’un amour qui se révélera la véritable destination de son voyage. Dans ce roman il y en fait deux récit quis s'emboîtent : celui de Choutov, l' exilé désenchanté et amer, qui ne reconnaît plus son pays. Et celui qu'il va découvrir sur place. L'histoire poignante d'un vieillard, chanteur d'opérette pendant le siège de Léningrad (l'actuelle Saint-Pétersbourg), double victime des purges staliniennes puis de l'occidentalisation à outrance de la « nouvelle Russie ».  
Dans ce livre dense et puissant, Andréï Makine fait renaître le destin passionnant de sa patrie, loin des clichés qui accompagnent la douloureuse émergence de cette « nouvelle Russie ». Ses personnages expriment par leur engagement la justesse de la célèbre parole de Dostoïevski sur la beauté appelée à sauver le monde.

 

Extrait:« Un soir, installés dans une luge, ils jouèrent à dévaler une colline enneigée. Le froid les fouetta au visage, le poudroiement du givre brouilla la vue et, au moment le plus exaltant de la descente, le jeune homme assis à l'arrière chuchota : " Je vous aime, Nadenka." Mêlé au sifflement du vent, au crissement sonore des patins, ce murmure fut à peine audible. Un aveu ? Le souffle de la bourrasque ? Haletants, le coeur à vif, ils remontèrent le talus, s'élancèrent dans une nouvelle glissade, et le chuchotement, plus discret, redit cet amour vite emporté dans la tourmente blanche. Je vous aime, Nadenka »...

 


 

La vie d'un homme inconnu

Editions du Seuil- 293 pages- Prix editeur 21 euros 


 

 

 

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