Puis, subitement, une découverte proprement stupéfiante vous surprend vis-à-vis du 62e parallèle (grosso modo à la hauteur d'Iqaluit dans le nord du Québec), à quelque 400 km à vol d'oiseau au nord-est de Saint-Pétersbourg.
On se croirait sorti tout droit d'un conte de fées tant ce qu'on aperçoit a l'air d'émerger de l'imagination débridée d'architectes extravagants. On découvre alors une île dans laquelle est érigé une espèce de bâtiment fou surmonté de multiples coupoles qui donnent à l'ensemble un air de palais des Mille et une nuits.
Dans ce lieu tout à fait improbable, vous avez devant les yeux un joyau inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1990: l'enclos paroissial (pogost) de Kiji où on trouve, entre autres, deux églises en bois datant du XVIIIe siècle, un clocher octogonal, également en bois, de même qu'un enclos ceinturant le tout.
Outre leur beauté singulière, l'intérêt particulier de ces constructions est qu'elles ont été érigées sans aucun clou, ni autre pièce de métal. Selon des habitants de l'île, l'explication en serait que les clous étaient à cette époque destinés exclusivement à la «construction» de Saint-Pétersbourg.
L'attraction principale de l'enclos paroissial de Kiji est l'église de la Transfiguration du Saint-Sauveur, une construction de bois de forme octogonale surmontée de 22 coupoles argentées ressemblant à des bulbes. Juste à côté, on trouve l'église de l'Intercession de la Vierge, surmontée, elle, de neuf coupoles.
Fait important à signaler, c'est presque par miracle que l'ensemble a échappé à la «folie athéiste» du régime soviétique, alors qu'on considéra qu'il s'agissait d'oeuvres démontrant le génie de la «créativité prolétarienne», qu'il ne fallait pas démolir.
Jouxtant les deux églises, on trouve aussi quelques isbas traditionnelles (toutes en bois), ainsi que des granges, silos, saunas et même un moulin à vent qui serait le plus ancien de Russie. Ce qui fait de l'ensemble une sorte de musée à ciel ouvert de l'architecture russe en bois.
Très peu de personnes (une cinquantaine) vivent dans l'île en permanence, mais ce nombre augmente l'été en prévision de la saison touristique. Reste que les autorités russes restreignent le nombre de visiteurs (qui sont assez étroitement surveillés) de peur que les lieux soient saccagés et perdent leur attrait.
Quand on accède à l'île, on a un peu l'impression d'entrer dans une autre époque, comme si le temps s'était arrêté il y a longtemps quelque part sur le lac Onega. D'ailleurs, on s'imagine sans peine, ici, en plein hiver, au milieu du XIXe siècle, en plein coeur d'une nuit glaciale, alors que la bourrasque s'infiltre dans les habitations et qu'il faut de grandes rasades de vodka pour tromper aussi bien l'ennui que le froid.
En été, au moment où les touristes peuvent se rendre à Kiji, les couchers de soleil ont lieu aussi tard qu'à minuit. Mais cela a nécessairement une contrepartie, l'hiver, alors qu'il fait noir dans le nord de la Russie une vingtaine d'heures par jour.
Malheureusement, lors de notre visite, l'église de la Transfiguration du Saint-Sauveur était en rénovation, ce qui nous a empêchés d'y pénétrer. Par contre, la visite de l'église de l'Intercession de la Vierge nous a permis de découvrir un intérieur typique des églises russes avec sa riche iconographie.
Peut-on se rendre facilement à Kiji? Certaines croisières fluviales entre Moscou et Saint-Pétersbourg offrent ce détour fantastique à travers la république de Carélie, via le lac Onega, le deuxième plus grand de Russie. Les voyageurs peuvent aussi réserver des excursions en bateau à partir de Saint-Pétersbourg. Également, des grossistes européens offrent des excursions mixtes train-bicyclette-hydroglisseur qui permettront d'accéder à l'île.
Dernier détail. Quand vous vous promenez d'un bâtiment à l'autre dans l'île, les guides locaux vous préviennent de faire bien attention de ne pas rencontrer de vipères. Jadis considérées comme sacrées, celles-ci, nous prévient-on, abondent dans les herbes hautes.
Source: Pierre-Paul Gagné, LA PRESSE




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